Maraîcher bio sur petite surface ? oui, mais…

Les projets d’installation en maraîchage biologique sur petite surface sont de plus en plus nombreux.

J’ai le plaisir d’accompagner quelques uns de ces nouveaux installés et je ne peux que me réjouir de cet engouement important et assez récent.

Néanmoins, et notamment parce qu’accompagner des projets me permet de pointer du doigt certaines réalités concrètes, il me semble important d’apporter aujourd’hui une pointe de réalisme…  Ceci afin d’éviter peut-être bien des désillusions à certains porteurs de projet.
 

Vous en avez sans doute déjà entendu parlé : un modèle d’installation sur petite surface est particulièrement relayé sur les médias (traditionnels ou sur le web) ; celui de la ferme du Bec Hellouin :


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Certains (notamment via des sites dont le but premier est de vendre des formations) prétendent, se reposant sur un travail de recherche effectué en collaboration avec quelques chercheurs de l’INRA, que le modèle mis en avant sur cette ferme, est la preuve que l’on peut s’installer sur 1000m2 et en espérer un chiffre d’affaire de 50000 € … De quoi faire rêver plus plus d’un candidat à l’installation !

Pourtant si l’on se penche sur le rapport en question (voir ci-dessous), les conclusions ne sont pas tout à fait les mêmes, loin s’en faut…

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On note tout d’abord que les chiffres avancés sont des projections, en aucun cas des chiffres réels : « Les résultats présentés sont donc le fruit d’une modélisation théorique et ne sont pas les résultats économiques de la ferme du Bec Hellouin qui cultive 4500 m2 de légumes sur une superficie totale de 20 ha »

On n’y lit également tout à fait clairement que « cette étude ne dit pas qu’une ferme de 1000 m2 puisse être viable« .

Les choses sont claires… Ceux qui « vendent » ce modèle d’installation manipulent un peu les choses…

Qui plus est, il me semble aussi essentiel de considérer plus en avant les contraintes matérielles.

 

Des contraintes matérielles

Des matériaux organiques en quantités importantes

Les pratiques mises en oeuvre sur la ferme « modèle » requièrent des quantités importantes de matières organiques diverses (fumier, paillages…)

Or, on note dans l’étude que la surface totale de la ferme est de… 20 hectares ; une surface conséquente (on est en tout cas loin de la micro-ferme) permettant à priori de disposer de matières organiques en quantité suffisant aux besoins de la ferme (bien qu’en réalité, le fumier provienne tout de même de l’extérieur ; notons que la provenance reste néanmoins locale).

Mais tout le monde n’a pas l’opportunité de disposer de 20 hectares !

Les terres à cultiver sont difficiles à trouver. Et les nouveaux installés doivent, pour beaucoup, se contenter d’une surface totale de moins d’un hectare (ou même beaucoup moins)… On comprendra alors que les possibilités d’approvisionnement en matériaux issus de la ferme sont nettement restreintes.

Notons également qu’une surface préservée de 20 hectares est certes idéale du point de vue des équilibres. Mais elle correspond donc là encore peu à la réalité des nouveaux installés sur petite surface…

Le modèle de la ferme du Bec ne peut donc servir de référence à un projet d’installation sur petite surface car ce n’est tout simplement pas sa réalité (qui est une ferme de taille conséquente dont une petite partie seulement est consacrée au maraîchage).

 

Beaucoup de main-d’oeuvre

Posons maintenant comme évidence que de travailler à plusieurs sur 4500m2 permet une plus grande efficacité qu’une personne seule sur 1000 m2…

Et quand je dis « plusieurs », il s’agit, dans le cas de la ferme du Bec Hellouin, de permanents (au nombre de 8 semble-t’il) plus de nombreux stagiaires de passage…

Le travail de mise en place des buttes par exemple est un travail de titan. Evidemment c’est beaucoup plus facile quand il est effectué par des stagiaires… Constituer des buttes en travaillant seul c’est une autre histoire, croyez-moi.

Le désherbage représente aussi une charge de travail conséquente ; charge difficile à assumer pour une personne seule.

Voici d’ailleurs ce que l’on peut lire (http://www.lutopik.com/article/bec-hellouin-en-debat) : « le nouveau rapport indique cependant que la charge de travail serait trop importante pour une personne seule, d’autant  que les heures ne prennent pas en compte le temps passé à l’entretien général du site et du matériel, la gestion et la commercialisation notamment, et qu’il existe des pics de charge ponctuels. Les opérations de désherbage, par exemple, demandent beaucoup d’heures et doivent être réalisées dans un intervalle de temps court. Si au Bec-Hellouin elles sont facilement surmontables grâce aux nombreux stagiaires présents sur place, elles seraient sans eux difficilement réalisables. »

 

Beaucoup de serres

Alors qu’en moyenne un maraîcher bio consacre environ 10% de sa surface totale à des cultures sous serre, cette proportion monte à 40 % sur la ferme du Bec Helloin.

Le fait de cultiver sous serre permet une meilleure productivité, mais n’oublions pas de prendre en compte le coût écologique de fabrication du plastique.

 

On l’a vu, la réalité du modèle présenté (4500 m2 de cultivés sur une surface totale de 20 hectares) est loin du modèle de micro-ferme vendu par certains…

Et, si le modèle culturale mis en place sur la ferme est plutôt idéal, il présente des contraintes importantes (matériaux, main d’oeuvre) finalement peu adaptées à un nouvel installé sur une (vraie) petite surface.

La transposition des chiffres est aisée… La réalité est tout autre.

 

Vraiment de la permaculture ?

Ce modèle d’installation est par ailleurs présenté par beaucoup comme relevant de la permaculture. Mais qu’en est-il vraiment ?

Les légumes cultivés sur la ferme sont sélectionnés avant tout pour leur rentabilité (pas de pommes de terre ou d’oignons par exemple…), – On privilégie donc les légumes-feuilles et les légumes-fruits qui ont généralement une haute valeur ajoutée.

Or, à mon sens, et j’ose espérer que c’est aussi vrai en permaculture, un maraîcher local se doit de fournir ses concitoyens en légumes diversifiés et répondant à leurs besoins ; il joue ainsi un rôle social et n’est pas seulement là pour rentabiliser au mieux chaque m2 de culture.

On observe également que les rotations de cultures sont incessantes.  Dès lors, on parle bien de sur-exploitation des terres (quitte à devoir sur-fertiliser).

Enfin, partant d’un principe premier de la permaculture, les matières organiques doivent provenir de la ferme. En réalité, sur une petite surface, c’est loin d’être évident à appliquer.

On est donc de toute évidence dans une approche productiviste, visant avant tout à la rentabilité… donc loin de la permaculture…  on est en fait plutôt dans ce que j’appelle le bio-intensif.

 

Des points positifs

Mais tout ceci ne doit pas nous faire occulter les points positifs de l’expérimentation mené sur la ferme du Bec Héllouin :

  • une petite surface permet « un plus haut niveau de soins aux plantes » ;
  • l’utilisation de couches chaudes permet un meilleur étalement des cultures, sans consommation d’énergie électrique ;
  • la mise en place de planches permanentes protège le sol en le maintenant constamment couvert.
  • à terme, une amélioration sensible de la qualité du sol est probable
  • cela participe à la recherche de solutions nouvelles et à la transmission d’expérience(s)…

 

Conclusion

Mon objectif n’est pas ici de lancer une polémique (elle existe déjà sur le web) et surtout pas de dénigrer le travail fourni sur la ferme du Bec Helloin. Et, nous l’avons vu, l’approche culturale est intéressante à bien des points de vues.

Non, j’ai simplement essayé de recadrer les choses, apporter un éclairage sur une transposition pour le moins hâtive que ce que certains vendent (souvent très cher) comme modèle de maraîchage en permaculture… avec des objectifs de rentabilité impressionnants (mais purement fictifs).

Soyons clairs, cette expérience, aussi intéressante soit-elle n’est pas transposable en « modèle d’installation sur 1000m 2 et plus de 50000 € de C.A ».

Alors, oui on peut vivre du maraîchage sur petite surface, mais je ne pense pas qu’une surface de 1000 m2 soit suffisante (comptez plutôt au moins 3 à 5000 m2 par personne; le mieux étant je pense de travailler à plusieurs sur une surface un peu plus importante.)…

Et surtout, basez votre projet sur votre propre situation, (surface totale, matériaux à disposition, disponibilité…) plutôt que sur un modèle tout fait mais peu réaliste.

 

A LIRE :
Le jardinier-maraîcher – Manuel d’agriculture biologique sur petite surface de Jean-Martin Fortier

Néo-paysans, le guide (très) pratique: Toutes les étapes de l’installation en agroécologie de Bruno Macias et Sidney Flament

 

  • Bonjour
    Un article intéressant que replace les chiffres annoncés dans leur contexte.
    Étant personnellement en réflexion pour une « ré orientation » professionnelle je dois avouer que je suis aussi attiré que sceptique à leur lecture…
    Je n avais notamment pas percuté sur la capacité du site à générer de la matière organique… De quoi alimenter mes réflexions !

  • Bonjour,
    Et bravo pour ces remarques de bon sens que pour ma part, je n’avais pas encore lues quelque part !
    Notamment pour le travail de mise en oeuvre des butes (pour moi ce n’est de toute façon pas une solution : imaginez le tableau, et le travail pour faire et défaire un jour sur des superficies sérieuses : non merci !) ; et le coup des pommes de terre ! : un légume de base, mais gourmand en superficie et en travail ; les armées de stagiaires …

    Salutation,
    Serge

  • Bonjour Gilles,
    Ma réflexion, après 5 années de maraîchage bio, rejoint la tienne… J’ai cru en un modèle qui en théorie permettrait de vivre d’une (très) petite surface et j’avoue que je m’y suis cassé les dents… On ne le dit pas assez aux candidats à l’installation (et quand je dis « on », je pense à tous les accompagnants, que ce soit les organismes de formation -qui en passant, ne prennent pas encore assez en compte la particularité de cess projets sur petite surface- , les chambres d’agriculture, ou les collectivités qui mettent à disposition des terrains pour des projets en maraîchage), mais dans la réussite d’un projet, il faut absolument tout prendre en compte : le terrain, son exposition, la nature du sol, les possibilités d’approvisionnement en MO de proximité, l’environnement immédiat (humain et naturel), le contexte dans lequel le projet s’inscrit (politique, économique et même social…), la demande (car souvent ce type de projet inclus la vente direct), et le profil de la clientèle, ses propres capacités personnelles ainsi que sa disponibilité, sa propre vie familiale, et j’en oublie… avant de considérer l’aspect purement financier du projet, qui lui-aussi comporte de nombreux points à considérer. Bref, et il est vrai qu’en voyant l’expérience qu’a menée la ferme du Bec Hellouin, on peut se dire que c’est possible. Mais je pense qu’aucune expérience et ses conclusions ne sont transposables, chacun doit être l’artisan de son projet et une production, qu’elle soit maraîchère ou potagère, est le résultat d’un couple jardinier(ou maraicher) / agroécosystème spécifique et unique.

  • Bonjour à tous,
    Pour un mode de culture similaire, je conseillerai l’excellent ouvrage d’un maraîcher québecois Jean-Martin Fortier : Le jardinier-maraîcher.
    A replacer dans le contexte du canada évidemment. L’agriculture biologique semble avoir une plus haute valeur ajoutée outre-atlantique.
    Pour ma part débutant en maraîchage, je partage l’avis d’Elisabeth « chacun doit être l’artisan de son projet » et ne pas négliger son côté intuitif.
    Bonne journée à toutes et à tous.
    Jef

  • Bonjour Gilles,

    Depuis 1 mois le rapport de la ferme du Bec Hellouin est au coeur des conversations entre Thomas mon « partenaire/formateur » (dont c’est le métier en maraichage bio) et moi même. Ton article arrive à point nommé comme l’étude de Christophe GATINEAU qui aussi relayé ton article dans sa newletter. Je me suis fendu d’un relais sur mon blog. à cette adresse: http://www.pierre1911.fr/2015/12/la-permaculture-ses-mythes-et-sa-realite.html
    Au plaisir de converser avec toi.

    Pierre1911

  • Merci pour cet article, que je me suis empressée de partager sur notre page facebook, assorti du commentaire suivant :

    « Lorsque nous parlons de notre activité de maraîchage bio, on nous parle souvent avec enthousiasme de la « permaculture », un concept qu’il serait trop long de définir précisément ici et très à la mode chez les amateurs de jardinage au naturel et les personnes cherchant à développer un mode de vie écologique et autonome (cf. http://www.fermedubec.com/permaculture.aspx)… et nous sentons parfois comme une pointe de déception lorsque nous les mettons face à notre réalité de maraîchers bio, qui paraît forcément fort éloignée de cet idéal (même si elle s’en inspire parfois).

    Or construire et expérimenter une utopie est une chose (louable et nécessaire), mais vivre (à 2 !) aujourd’hui d’une activité de maraîcher bio, même modestement, en est une autre. Il faut être pragmatique, s’adapter à notre contexte local, nos contraintes propres, protéger notre dos (!) et ménager notre santé et notre vie de famille pour pouvoir durer… Bref, créer une activité viable et vivable dans le temps.
    L’article suivant explique très bien cette question, en recadrant un peu les études et autres documentaires qui ont fait grand bruit en faisant croire à de nombreux porteurs de projet que ces pratiques culturales leur permettraient de s’en sortir. Être un pro du jardin (permaculturel ou pas) ne fait pas automatiquement de vous un bon maraîcher, et les problématiques de l’un et de l’autre sont bien différentes ! 🙂 »

    Je suis par ailleurs membre d’une association qui accompagne les porteurs de projet en agriculture (Avenir 59/62) et les accompagnatrices se retrouvent souvent face à ce genre de projet, pas évident à gérer : car il s’agit de faire prendre conscience de la réalité à ces porteurs de projet sans non plus les frustrer complètement. Je m’empresse de leur faire suivre votre article, qui leur sera sans doute utile !

    • Bonjour à tous,

      Je suis moi-même maraicher en cours d’installation avec ma compagne (j’entame ma 3eme saison comme cotisant solidaire à titre secondaire, et j’éspère m’installer comme « exploitant agricole » pour la prochaine saison.)
      Je rejoins tout a fait l’auteur de l’article, ça fait rêver, ça fait des beaux articles pour les magazines de jardinage dont je ne ferai pas la pub, mais ça occulte de nombreuses réalités, notament l’énorme quantité de fumier apportée sur une si petite surface.

      Je me pose une question, concernant un des points positifs, les couches chaudes.
      J’ai moi-même tenté quelques expériences pour avancer mes semis, notamment de solanacées, qui demandent beaucoup de chaleur. J’ai créé plusieurs couches chaudes, avec des épaisseurs de fumier différente, et j’ai amplifié l’éfficacité du processus en posant ces couches chaudes sous serre, et en couvrant d’un voile p17 les semis pour ne pas perdre de chaleur la nuit.
      J’ai constaté qu’en dessous d’une bonne épaisseur de fumier frais (aucune efficacité avec du fumier composté), environ 50 cm TASSES, le fumier ne se composte pas, et la chaleur émise étant due à l’activité des bactéries participant au compostage, ben pas de chaleur. 50cm d’épaisseur, rapporté à un surface de 1Ha pour un ordre d’idée, ça fait 5000mètres cubes de fumier, je penses qu’on est bien au delà des doses autorisées en AB, j’ai pas le temps de vous faire le calcul, mais je n’ai pas de doute quand au résultat!
      De plus, les arrosages quotidiens des semis amplifient le phénomène de lessivage des nitrates du fumier frais, qui participe grandement à la pollution des nappes phréatiques. J’ai fait l’expérience sur 20m², je penses ma pollution modérées, mais sur une serre entière… whouah, ça c’est du bio, la planète et vos enfants vous remercient!

      A bon entendeur

      • Bonjour Dorian,

        Merci pour ce témoignage.

        Il n’est évidemment pas question de faire des couches chaudes sur un hectare (on dépasserait en effet largement les doses autorisées en AB), ni même une serre entière… il s’agit de quelques châssis destinés à quelques semis et cultures précoces.

        Petite précision : pour lancer le processus de compostage des couches, il faut mélanger au fumier des feuilles mortes, de la paille ou encore du BRF… et arroser très copieusement

        Bonne continuation,

        Gilles

          • Non Dorian. Voici ce que l’on peut lire dans le rapport d’étude (page 26) dont le lien figure ci-dessus : « Après la phase expérimentale de 2014(165 m2 cultivés), les nouvelles couches chaudes ont été limitées en 2015 à une surface de 46 m2, dédiée essentiellement à la production des plants pour les légumes primeurs »

    • Etant à la recherche d’informations concernant le sujet de la permaculture, j’ai suivi le lien transmis par Gilles. Malheureusement les fichiers audio ne sont plus disponibles en téléchargement.
      Je souhaite savoir si quelqu’un pouvait me les transmettre?

      Et, merci pour toutes ces précieuses précisions importantes…

  • Bonsoir Gilles,

    Bravo pour ce très bon résumé de cette étude. Je me sent moins seul d’un coup ! A force d’entendre uniquement des louanges je finissais presque par y croire( je dis bien presque). Votre article est très détaillé et permet de remettre les chiffres annoncés dans leur contexte. Encore bravo !

  • Bonjour
    Merci beaucoup pour ta « lecture » de l’étude du Bec Hellouin….oui, je dis bien lecture car en effet l’étude ne ment pas, elle dit juste des choses que beaucoup de personnes ne lisent pas…car elles cherchent des recettes toutes faites…Alors merci pur ta lecture éclairée.